T i b u l l e
Littérature latine, Jean Bayet, Armand Colin éd.
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TIBULLE
Vers 50-19 ou 18 av. J.-C.

La vie d'Albius Tibullus est très incertaine. D'une famille équestre, qui avait de beaux restes de fortune foncière sans doute du côté de Pédum, entre Tibur et Préneste, il nous parle de sa mère et de sa sur, non de son père. Son éducation semble avoir été des plus soignées. Dès l'année 31, il s'est lié à la fortune de M. Valérius Messala Corvinus, un des derniers grands seigneurs d'allure républicaine: général, administrateur, consul et triomphateur (en 27), et protecteur de tout un groupe de poètes. Tibulle avait été attaché à son état-major en Gaule, et le suivait encore en Orient, lorsqu'il tomba malade à Corcyre (29). Dès lors il se consacra à la poésie, et chanta successivement Délia (la plébéienne Plania), Glycéra et la dépensière Némésis. Son premier livre (10 élégies) parut en 26-25; on ne sait si le second (6 pièces) fut publié de son vivant: l'ordre chronologique y semble respecté.

Le cercle de Messala.
A ce recueil s'est ajouté un troisième livre (de 20 pièces), qui est factice, mais représente assez bien la vie du cercle de Messala: un amateur, qui se dissimule sous le nom de Lygdamus, a composé les six premières élégies; un flatteur médiocre a commis un Panégyrique de Messala; une jeune femme, Sulpicia, écrivit six billets ardents sur son amour pour Cérinthus: et Tibulle, qui parmi eux fait un peu figure de "chef du chur", reprenant cette passion vivante, l'a parée d'un art délicat dans celles de ses élégies (8 à 12 et 19-20) qui encadrent les épigrammes de Sulpicia. Si prématurée qu'eût été sa mort, il était déjà considéré comme un maître.

Virgile, mosaïque conservée au musée du Bardo
Tibulle et Virgile.

Tibulle se rattache de parti pris à Virgile: il en a recueilli tout ce qui, fond et forme, lui paraissait convenir au genre élégiaque; mais, le plus souvent, en l'affadissant d'après un idéal de molle douceur. L'attirance vers une nature apaisante tourne à la bergerie; la description se généralise; l'accent des sensations directes, la force du trait se perdent en une langue trop fluide. Le sentiment national s'est volatilisé: une prédiction à Énée sur la grandeur future de Rome s'encadre en des berquinades rustiques (II, 5); l'épopée s'en va vers l'églogue galante... Mais à son étude Tibulle a gagné le goût d'ensembles larges: chacune de ses élégies (au moins dans les deux premiers livres) se développe assez amplement pour qu'on y reconnaisse l'influence classique du "poème suivi".

Harmonisation des thèmes.
Cependant on trouve en ses pièces tout le bagage des poncifs élégiaques: diatribes contre l'or, contre la guerre, contre les entremetteuses, contre le rival, contre l'indifférent; plaintes sur la maladie, la mort, les funérailles; opposition des Champs-Élysées et du Tartare; préceptes sur la toilette et sur l'art d'aimer; scènes magiques, fêtes campagnardes, anniversaires, expéditions amoureuses... Et même Tibulle traite ces thèmes en couplets qui se succèdent sans ordre apparent, comme s'il voulait continuer l'ancienne lyrique gréco-latine et ses effets de surprises ou d'antithèses. Mais, au contraire, l'impression d'ensemble est plutôt monotone. Cela tient à une exécution volontairement fondue: les fêtes rustiques romaines, par exemple, sont discrètement hellénisées, et de même les développements, assez nombreux, sur les cultes orientaux ou les pratiques de magie. A cette uniformité contribue aussi le goût de l'amplification rhétorique, à la fois classique et scolaire. Ainsi s'harmonisent comme malgré eux les thèmes les plus divers.


Aspirations
[Sentiment personnel: le poète, dont la maladie a interrompu la carrière militaire (cf. I, 3), s'abandonne à la douceur du loisir dans son domaine familial. - Composition: les thèmes élégiaques s'ordonnent d'abord sous l'idée d'un bien-être modeste à la campagne (antithèse richesse et pauvreté; religion rustique; antithèse guerre et vie campagnarde; prière rustique), puis (après une nouvelle antithèse: bien-être et intempéries) sous l'idée de l'amour (antithèse combats et amour; attendrissement sur la mort; vivacité amoureuse). Les derniers vers combinent rapidement les différents thèmes. - Influences, en général diffuses, parfois précises, de Lucrèce (cf. II, 1 ss.), Virgile (cf. Géorg., II, 457 ss.; IV, 116 ss.), Horace (cf. Odes, I, 4; 9). - Caractères littéraires: aisance et naturel; quelque mollesse nonchalante (abondance des épithètes); volupté secrète.]

Qu'un autre s'amasse une fortune d'or fauve et s'acquière maints et maints arpents de cultures, peinant sans cesse dans la terreur au voisinage de l'ennemi et privé du sommeil que chasse la trompette guerrière [Les expéditions militaires sont considérées, selon l'ancienne tradition romaine, comme une occasion d'enrichissement.]: pour moi, je consens, toujours pauvre, à mener à son terme une vie lâche, pourvu que sans cesse le feu brille en mon foyer, qu'à la saison je plante moi-même, en paysan, de tendres vignes et, d'une main habile, des arbres fruitiers déjà grands; et que l'Espérance [Adorée comme déesse à Rome] ne me trahisse point, mais que toujours pour moi elle amoncelle le grain et emplisse mes cuves d'un moût épais.
Car si une souche perdue dans les champs ou une vieille pierre au carrefour porte une guirlande de fleurs [Ce qui indique qu'elle est consacrée à un dieu (le dieu Terme, sans doute), ou dieu elle-même (cf. Ovide, Fast., II, v. 641 ss.)], je la salue pieusement; et je dépose aux pieds du dieu rustique [Silvain] les prémices de chaque fruit que ramène l'année. Blonde Cérès, à toi la couronne d'épis qui, de ma campagne, viendra pendre à la porte de ton temple; et, dans mon verger fructueux, je veux dresser le rouge gardien, Priape [Dont l'image grossière, en bois barbouillé de rouge, servait d'épouvantail], qui de sa faux cruelle effraiera les oiseaux; vous aussi, gardiens d'un domaine riche autrefois, maintenant appauvri, vous avez vos cadeaux, dieux Lares [Dieux familiers du domaine et de la maison]: alors une génisse purifiait de son sang un cheptel innombrable; maintenant une agnelle est l'offrande minime d'un coin de terre: une agnelle tombera pour vous; qu'autour d'elle la jeunesse campagnarde s'écrie: "Io! donnez-nous moissons et bons vins".


Si seulement je pouvais, si je pouvais maintenant, content de peu, vivre sans la constante corvée des longues marches et fuir l'étouffant lever de la Canicule [La constellation qui signale le cur de l'été] à l'ombre, auprès d'une eau courante! Sans cependant, à l'occasion, rougir de manier le hoyau ou de gourmander de l'aiguillon les bufs tardifs, ni répugner à rapporter en mon sein l'agnelle ou le chevreau que la mère oublieuse a laissé en arrière.
Mais vous, voleurs et loups, épargnez mon étroit bercail: c'est dans un grand troupeau qu'il y a à prendre. Ici, tous les ans, sans faute je purifie moi-même mon berger et j'asperge de lait la paisible Palès [Déesse des troupeaux]. Venez vers moi, dieux; les dons que vous présentent ma pauvre table, ma vaisselle de terre tout unie, ne les dédaignez pas: d'argile, il y a bien longtemps, le paysan fit ses premières coupes, et la terre se prêta docilement à son modelage.
Je ne regrette pas les richesses de mes pères ni les revenus que s'assura mon aïeul en engrangeant sa moisson: un petit champ me suffit, si l'accoutumance d'un lit familier s'offre au repos de mon corps. Quel plaisir d'entendre de sa couche les vents sauvages et de tenir sa maîtresse tendrement pressée contre sa poitrine, ou, l'hiver, quand l'Auster [Le vent du Sud, qui amène la pluie en Italie] déverse ses eaux glacées, de s'abandonner tranquillement au sommeil, à la chaleur du feu. Tels sont mes vux. Quant à la richesse, elle est bien due à qui peut supporter la fureur de la mer et les pluies lugubres.
Ah! que tout l'or du monde périsse, les émeraudes aussi, plutôt que pleure une amie à cause de mon départ! C'est à toi, Messala, de combattre sur terre et sur mer, pour orner ta maison de dépouilles ennemies; moi, je suis enchaîné aux chaînes d'une belle amie, assis comme un portier devant son seuil inexorable [Métaphore galante, courante, et ici déplacée].
Je n'ai nul souci de gloire, ma Délia: pourvu que je sois avec toi, je veux bien qu'on m'appelle et paresseux et lâche. Mais te regarder quand viendra pour moi l'heure suprême! te tenir, mourant, de ma main défaillante! Tu pleureras sur moi, oui, Délia, quand je serai sur le lit destiné aux flammes, et tu mêleras des baisers à tes larmes amères. Tu pleureras: un fer rigide n'emprisonne pas ta poitrine, ton cur n'est pas de pierre. De ces funérailles nul, jeune homme ou jeune fille, ne pourra revenir les yeux secs. Mais toi, sans offenser mes mânes [En ne montrant pas assez de douleur], épargne tes cheveux dénoués; tes tendres joues, Délia, épargne-les. Cependant, tant que les destins le permettent, aimons-nous l'un l'autre: bientôt viendra la Mort, la tête enveloppée de ténèbres; bientôt, insensiblement, l'âge nous engourdira: l'amour ne siéra plus, ni la caresse des mots, à nos têtes blanchies. C'est maintenant qu'il faut servir la légère Vénus, tandis qu'il n'y a nulle honte à briser les portes et que c'est un plaisir de faire entrer avec soi la querelle. Là je suis bon général et bon soldat; vous, enseignes et trompettes, loin d'ici: aux héros qui le désirent portez les blessures, portez la fortune. Moi, j'ai fait mes provisions, je suis tranquille: je vais me moquer des riches, me moquer de la faim.


Composition musicale.
L'unité de chaque pièce est musicale. Un état de sensibilité dominant (par exemple hantise des souvenirs militaires, jouissance de la campagne, langueur de la maladie, jalousie) s'exprime au début, colore plus ou moins la succession des thèmes divergents, revient s'imposer, parfois avec une nuance nouvelle, dans un "finale". Même du point de vue psychologique, ce procédé peut se défendre: l'esprit mobile du poète revient toujours aux mêmes sentiments, mais avec un accent particulier selon le moment où il écrit. D'autre part, la reprise constante de lieux communs, les réminiscences littéraires qu'on a reprochées à Tibulle s'expliquent par le procédé des "variations" musicales: les rapprochements auxquels invitent certains passages doivent permettre d'en mieux goûter l'originalité de forme. C'était un usage fort aimé des milieux littéraires romains. Mais, pour l'apprécier, il nous faudrait non seulement saisir l'équilibre délicat des brèves et des longues que réalisent les vers de Tibulle, mais éprouver toutes les résonances qu'ils éveillaient dans l'esprit des contemporains.

Tempérament, convention et poésie.
Ces pièces aisées nous imposent pourtant l'idée d'un tempérament très particulier: peu de santé et une vive sensualité; une mélancolie voluptueuse; de l'esprit, mais nonchalant, et de la politesse; l'aspiration à une vie calme, sans bruit, presque bourgeoise, où se goûtent mieux les jouissances sentimentales. L'énergie n'est pas son fait, mais il aime la vie: on le sent à ses ironies amères sur la vieillesse, à son tremblement devant la maladie et la mort... Sans doute faut-il admettre une part de convention dans l'effusion de cette personnalité: la mode voulait que les amoureux fussent languissants. Et l'idéal esthétique de Tibulle voilait son naturel, l'éloignait de l'expression brève et appuyée. Mais ses esquisses alexandrines y ont gagné une vraisemblance facile; et ses effusions parfois une sorte de mystère poétique.

L'Amour querelleur. L'Amour soldat
...Alors s'échauffent les disputes d'amoureux; la jeune femme éclate en plaintes sur ses cheveux arrachés, sa porte en miettes. Elle pleure, ses tendres joues sont un peu meurtries. Mais le vainqueur, lui aussi, pleure les excès de ses mains égarées. Cependant l'Amour fripon fournit la querelle de méchants propos et reste assis, impassible, entre les adversaires irrités.
I, 10, v. 53-58.


Macer [Ami de Tibulle] part pour la guerre: que va faire le tendre Amour? Le suivre? porter, en courageux écuyer, ses armes à son col? et, le long de l'interminable route ou au caprice des flots, s'en aller le glaive au flanc? - Brûle, enfant [I'Amour, représenté avec un flambeau, qui figure les "feux de la passion], je t'en prie, le brutal qui a fait fi de tes loisirs, et rappelle ce transfuge sous tes enseignes [Les servitudes de l'amour sont comparées à celles du métier militaire: cf. Ovide, Amours, 1, 9].
II, 6, v. 1-6.

L'approche émouvante de la nuit
... Jouez: déjà la Nuit attelle ses chevaux; et derrière le char de leur mère joue le chur des astres blonds; et après vient en silence, voilé de ses ailes noires, le Sommeil, avec les Songes ténébreux, au pied mal assuré.
II, 1, v. 87-90.



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